Au détour d’une ruelle, une silhouette d’une jeune fille attire mon attention. Elle semble frêle, mais elle marche d’un pas décidé, malgré une certaine fragilité que je lis dans ses yeux quand mes yeux croisent son regard. J’ai une impression d’avoir déjà croisé ce visage quelque part. Ou alors d’avoir déjà vu la photo de ce visage.

Après quelques minutes, ma mémoire veut bien me mettre sur le chemin : elle s’appelle Aïcha, j’ai lu il y a de cela quelques mois son témoignage dans un magazine : elle a été excisée à l’âge de 10 ans. Depuis, elle traîne avec elle partout une sensation d’effroi et de trauma qui ne la quitte pas. Aujourd’hui âgée de 22 ans, elle arrive à effacer pendant de nombreuses heures, ou même pendant toute une journée, les images horribles de cet acte. Il y a un an, avec une amie également victime d’excision, elles ont créé un centre d’hébergement pour jeunes filles, afin de prévenir contre cette pratique de l’excision.

Elle se dirige vers un banc dans un square, lance des regards à gauche et à droite, à la recherche de l’ombre. Elle laisse ses souvenirs remonter à la surface : c’était l’été de ses 10 ans. Un après-midi comme les autres, elle avait passé la matinée à jouer avec ses cousines dans la cour. Sa grand-tante lui demande cet après-midi-là de s’habiller et de l’accompagner rendre visite à une de ses filles qui habite à 30 minutes du domicile des parents d’Aïcha. Et elles s’en vont, elle sautillant sur le chemin, toute heureuse, offrant son visage aux rayons du soleil.

Elle n’oubliera jamais cette pièce, et cette vieille femme, à l’air effrayant. Elle a senti sa gorge se nouer, en effet, elle avait déjà entendu sa cousine de 15 ans raconter dans un murmure de telles images horribles. Sa cousine ne s’est pas rendue compte que Aïcha suivait attentivement la conversation. L’acte fut très douloureux. Elle revoit encore, comme si c’était hier, les gestes de la vieille femme pratiquant l’infibulation : l’ablation, sans anesthésie, des petites lèvres, et d’une grande partie des grandes lèvres, ainsi que du clitoris, suivie de la couture. Et par la suite, les soins post-excision chez elle : du beurre de karité mélangé aux cendres.

Son regard accroche un oiseau qui vole haut, les ailes magnifiquement déployées. Aïcha esquisse un sourire, ramenée dans la vie présente par ce magnifique oiseau. Un soupir lui échappe, profond, comme toujours : une manière pour elle de revêtir l’armure qu’elle a appris à se forger autour d’elle, pour donner le change. Elle arrive enfin à mettre un vrai sourire sur son visage. Le moment de pause et d’intimité qu’elle a bien voulue s’octroyer est terminé.

Elle se remet en route, d’un pas décidé, et se dirige vers le centre d’accueil, ses souvenirs une fois de plus enfouis en elle. Elle éprouve un plaisir fou à l’idée des conversations qu’elle va avoir bientôt avec les filles au centre, qui sont bien à l’abri : elle s’est jurée de protéger le maximum de filles possibles de l’excision, ce mal qui la ronge, et qu’elle apprend à dompter à travers son engagement envers les autres.